Des difficultés de la collaboration forcée : le cas EDF-Areva

Anne Lauvergeon et Henri Proglio se trouvent au cœur d’une relation qui semble de plus en plus explosive dans le nucléaire français. Résumer les difficultés actuelles à travailler ensemble des deux géants français à des conséquences de querelles personnelles serait toutefois une erreur. Certes, l’arrivée d’Henri Proglio à la tête d’EDF coïncide à un changement de discours de l’opérateur historique, résolument ambitieux. Lors de ses vœux aux actionnaires d’EDF, ce dernier a déclaré que son expérience et son expertise devaient faire d’EDF le « chef de file » de l’équipe de France du nucléaire. Le problème est qu’Areva pense exactement la même chose.

Face à la complexité croissante de l’industrie énergétique dans son ensemble (de l’approvisionnement à la commercialisation, en passant par la production), les acteurs français, dont le statut hybride (public-privé) complique le positionnement, apparaissent tentés de la « jouer perso » et de privilégier leurs intérêts industriels et commerciaux à court terme plutôt que les intérêts nationaux et/ou européens (pas toujours compatibles avec les premiers). En témoignent les discussions de GDF-Suez (qui ne se donne pas pour vocation d’être un éternel suiveur) et d’EDF avec Gazprom pour entrer respectivement dans les projets de gazoduc Northstream et Southstream, au détriment du projet Nabucco soutenu par la France et l’Union Européenne. En témoignent également les sujets de mésentente entre Areva et EDF, au sujet notamment du contrat pour la gestion des déchets des centrales retraités à La Hague. Depuis lundi, une nouvelle étape a été franchie avec les accusations d’EDF selon lesquelles Areva aurait suspendu ses livraisons de combustibles nucléaires à l’électricien.

Dans ces deux derniers cas, EDF et Areva se trouvent dans une relation client-fournisseur relativement classique. Areva reproche d’ailleurs régulièrement à EDF de ne pas jouer la carte tricolore en privilégiant un fournisseur russe d’enrichissement ou en confiant certains services aux centrales à des sous-traitants bulgares. La relation n’est cependant pas à sens unique. Lorsque Areva tente de vendre son EPR, EDF apparaît à ses côté comme un prestataire assurant la maintenance des centrales. Un des problèmes essentiels réside sans doute dans le caractère protéiforme des relations entre les deux groupes qui ne traitent finalement jamais véritablement d’égal à égal. Or, c’est précisément de relations assainies entre ses deux principales têtes de file dont la filière française aurait grandement besoin. C’est le principal enseignement de l’échec d’Abu Dhabi, qui contribue par ailleurs à aiguiser les tensions. Si trois grands problèmes peuvent expliquer l’échec de la proposition française, le principal est managérial et repose sur le manque de cohésion de l’équipe.

Certes, il convient de ne pas sous-estimer le problème technologique, qu’il conviendra de régler au plus vite. Trois autorités de sûreté (française, finlandaise et britannique) viennent en effet de mettre en doute la sécurité du « contrôle commande » de l’EPR.

A côté de ce problème technologique, la France semble être retombée sur cette affaire dans ses traditionnels travers commerciaux. L’offre française a en effet révélé des défauts structurels de ce point de vue (produit trop sophistiqué, prix trop élevés) qui rappellent les caractéristiques du Concorde. Le renouveau actuel du nucléaire se concrétise par des besoins essentiellement situés dans les pays en développement qui n’ont peut être pas besoin de réacteurs aussi puissants ni aussi sûrs que l’EPR. Rappelons en effet que le réacteur proposé par Areva est doté d’une capacité de 1650 MW contre « seulement » 1400 pour le réacteur coréen vainqueur. Rappelons également que l’EPR est prévu pour résister aux impacts d’un avion de ligne ou d’un avion de chasse lancé à pleine vitesse. Peut être s’agit-il là de sur-qualité pour des certains pays peu ou pas confrontés jusqu’ici au terrorisme. La parité euro-dollar, également évoquée pour expliquer l’échec français n’est qu’un élément conjoncturel supplémentaire qui a sans doute desservi l’offre française.

Dans un tel contexte et face à des interlocuteurs uniques comme le Coréen Kepco, l’attelage français se doit d’offrir un tout autre visage que celui de la dissension sous peine de s’exposer à de nouvelles déconvenues. Les forces en présence sur le papier ne suffisent décidément pas. Pour mieux collaborer il convient d’apprendre à être partenaires, car après tout, rien n’est moins naturel.

En tant qu’actionnaire majoritaire d’EDF et d’Areva, l’Etat a certes son mot à dire, ce qu’il a fait d’ailleurs pour convaincre EDF de renforcer l’offre française au tout dernier moment à Abu Dhabi. Ce mot reste cependant limité car un consortium ne se dirige pas comme une simple entreprise et ne peut fonctionner efficacement que sur la base de la reconnaissance des intérêts communs bien compris des différents membres. Ces intérêts communs existent incontestablement. Gageons que nos champions nationaux aient bien retenu les leçons d’Abu Dhabi et qu’ils présentent un visage plus soudé lors de leurs futures offres.

Par Hugues Poissonnier,

Professeur à Grenoble Ecole de Management et Directeur de la Recherche de l’IRIMA (Institut de Recherche et d’Innovation en Management des Achats)

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A propos Cédric Pagès

Chargé de Projets Transverse, Énergie, Mécanique, Industrialisation
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